D’ ULYSSE
La vague est éternelle et la mer souveraine
Les rames battent l’eau comme un très vieux tambour
Et font surgir du rêve îles et magiciennes
Le vent forme la voile en sein gonflé d’amour
Le zéphyr m’enveloppe et le pont fait ma couche
Le jour est joie nouvelle, Aurore aux longs doigts roses
Vient caresser mon front et mettre sur ma bouche
Le sel blanc de l’écume et le miel blond des choses
Pénélope et les dieux sans fin refont ma toile
Les algues sur les bords sont cardées par les flots
Mes mains peignaient ta tresse, ô nymphe Calypso
Le mât maille la nuit tous les fils des étoiles
Dans son léger filet, le réseau de lumière
Prend de grands poissons d’or et des constellations
Je nage dans la crique entre les laminaires
Courants des profondeurs, menez-moi vers Orion
J’ai construit pour Ilion un cheval sans pareil
J’ai crevé l’oeil du monstre et déchaîné Neptune
J’ai volé les boeufs gras que gardait le Soleil
J’ai gagné des grands dieux l’amour et la rancune
Entre tes bras charmants, néréide, ô déesse
J’ai goûté l’ambroisie et j’ai ri d’allégresse
Mais comme il est amer le lotus de l’oubli
Je veux mon seuil, mon fils, et ma femme et mon lit
Je suis ivre de chants, sirène, et de merveilles
Mais tout poème au fond n’est rien qu’un lourd sommeil
Ô vous ombres chéries entrevues sous la terre
Supplierez-vous pour moi les cieux et les enfers
Je gis nu sur la grève où rougit Nausica
Qu’elle est douce ton eau après tant de naufrages
La jarre est fraîche et lourde à ton bras délicat
Ithaque est l’île après, sur le chemin des âges
Bosquet sacré de pins et cyprès séculaires
Fêtée par l’aile blanche et le cri des oiseaux
Tranquille, réfléchie sur le miroir des eaux
Ou riante, écumeuse, emportée par la mer
C’est l’île bienheureuse où je chemine libre
Sur le vieux sentier doux qui conduit vers hier
Mon bâton à la main, sous un chapeau de fibre
Dans l’odeur du pain chaud et les chants des chaumières
Faut-il encore, ô dieux, les cris, la peur, l’effroi
Comme elle est rouge et sombre à nouveau mon étoile
Avez-vous donc séché vos pleurs, femmes de Troie
Achève, ô Pénélope, achève enfin le voile
La déesse aux yeux pers saisit par les cheveux
Les amants sacrifiés qu’à tous les coups je blesse
Quand à la reine enfin je redirai mon voeu
Ô mains pleines de sang, saurez-vous les caresses
