LA ROSE EST SANS POURQUOI I, II, III et IV
« Die Rose ist ohne warum » - Angelus Silesius
Dans ce froid crépuscule où flotte son essence
La rose est sans couleur, la rose est sans contour
Mais la rose est un songe où ma vie prend patience :
Son être et sa beauté me promettent le jour
Je la rêve et je dors bercé par l’illusion
Mais dans le clair matin le vieux clos reste obscur
La rose est un mystère où tout est confusion
Pour mes sens et pensées pris dans ses formes pures
Y a-t-il un jardin au-delà du réel
Un réveil ou un dieu par-delà la conscience ?
Quelle rose ou quel ange en livrera la science ?
Quel parfum radieux, quel palpitement d’aile
Quelle teinte inouïe, et quel frais bruit de soie
Entre mes doigts tremblants cueillant la rose en soi
II. « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu'elle fleurit,
N'a pour elle-même aucun soin, – ne demande pas : suis-je regardée ? » Angelus Silesius

La rose est sans pourquoi, ne cherche pas de sens
A sa beauté en toi, à cette joie en toi.
Ne cherche pas de dieu, ni l'être ni l'essence.
C'est déjà bien assez, ce hasard dans tes doigts.
Fais comme avec l'enfant. Il grandit pour grandir,
N'a de lui aucun soin, ne sait qu'on le regarde.
Tu le prends sur ton sein, sans défense, en ta garde :
La vie est sans pourquoi si ce n’est la chérir.
Célèbre enfin la rose et mets-la sur ton coeur.
Aime-la tel l'enfant et ne pense à rien qu'elle :
C'est ainsi humblement que se prend le bonheur.
Comme toi elle existe et n'a pas d'autre cause.
Mais tu regardes, toi, et tu sais comme est belle
L’une et multiple vie dans ses métamorphoses.
III.

Le coeur bat sans pourquoi. Cette rose est fanée,
Voici ma chair au sol, mon mystère et ma voix.
Seul un être éternel n'aurait pas de pourquoi,
Nulle fleur ni désir ne fêtera l'année.
D'être et de n'être plus, chaque rose me hante,
Comme sa soeur étoile, elle envoie sa lumière
Mais la belle menteuse est éteinte d’hier,
Chaque rose est mon double, elle est morte et vivante.
Fermez-moi les jardins : toute rose est terrible.
Couvrez-moi les miroirs : mon image indicible.
Que je ne pense plus. Car la rose est sans dieu.
D'intraçables rayons laissez-moi l'espérance,
Une rose infinie, sans destin ni naissance.
Partir sera plus doux. Car la rose est l'adieu.
IV.

Cette rose vient du néant
Une mystique l’a crachée
Sa bouche entre ciel et céans
Ne pouvait plus nous la cacher
Du vide et du temps détachée
Toute vive nous échéant
O relique de sang tachée
Ton centre ardent s’ouvre béant
Nul ne sait la nuit des stigmates
L’aube et le don consolateur
La floraison montée du coeur
Mais reste une flamme incarnate
O grande sainte à Malestroit
Et j’en sais l’insigne pourquoi
