QUATRE SONNETS SUR ORPHEE
I.PRIERE D’ORPHEE A DELPHES
Je l’avais célébrée dans mes bras et mes chants
Et dans mon sein radieux battait le nombre d’or
Où l’harmonie puisait pour ma voix et mon corps
Les gestes les plus doux, les sons les plus touchants
Dans le fond de la nuit où mon amour descend
Daigne bénir ma lyre, ô dieu de la clarté
Et frappe, ô musicien, les cordes enchantées
Frappe mon coeur sans vie, car elle était mon sang
Et toi sombre Pythie, dans les fumées du songe
Tordant tes longs cheveux, découvre moi l’Averne :
Le dieu pousse mon chant, le dieu est ma lanterne
On pleure dans le noir...mais la mort est mensonge
Ou l’amour est mensonge, et je suis à genoux :
O lumière, ô musique, Apollon, sauve-nous !
II.ORPHEE AUX ENFERS

Il défie les enfers, en arrache les sceaux
Et descend la chercher tout au fond de son coeur
Où elle s’est blottie comme dans un berceau
Ecoutant dans le noir le chant consolateur
Et la prend dans ses bras, essuie ses tendres larmes
Sous la nuit étoilée, le coeur est leur maison
Et quand se tait la voix persiste encor le charme
Leur seuil devient silence, et paix, et oraison
Mais reprends donc, Orphée, la lyre et les accords
Pour bercer Eurydice au royaume des morts
Et garder dans ton sein cette petite main
Ce moment t’est donné par l’éternel amour
Prolonge la prière, il te faudra demain
Remonter à jamais jusqu’à l’horreur du jour
III.DES RESTES D’ORPHEE
Les restes mutilés d’Orphée et sa lyre furent transportés par l’Hebre jusqu’à la mer (Ovide, Métamorphoses)

Le chef coupé d’Orphée dérive sur le fleuve
Et sa lyre avec lui passe entre les roseaux.
Sur les bords endeuillés, les cervidés s’émeuvent,
Gémissent les sylvains, ne jasent les oiseaux.
De sa divinité, cieux, cherchiez-vous la preuve ?
Les Ménades guettaient, ont broyé tous ses os,
Or sous les yeux fermés, les lèvres bleues se meuvent,
Les dix cordes dorées frissonnent dans les eaux !
Mais son chant est Esprit, Orphée pure pensée.
En vous-même écoutez la nouvelle harmonie,
Habitants du taillis, de la bauge et du nid.
Eurydice en aval, où vont les trépassés,
Prend la tête mouillée, la porte à son oreille
Et des propos secrets à jamais s’émerveille.
IV.ET IN ARCADIA EGO

C’est la tombe d’Orphée. Sentez-vous sous vos doigts
Les lettres de son nom vibrer comme une lyre ?
Il charmait l’Arcadie, la mort vint l’en ravir.
Priez et célébrez, bergers, comme il se doit.
Puis collez votre oreille au marbre séculaire.
Ecoutez… C’est très loin… Au royaume des ombres…
Il chante ! Ah ! quelle joie ! Une sainte lumière
(Si vous pouviez la voir !) dissipe la pénombre
Où sourit Eurydice, enlacée, bienheureuse
(Elle a tant attendu !), qui d’une main gracieuse
Cueille les roses bleues des rivages du deuil.
Reviendra-t-il encore émerveiller vos heures?
Il a deux fois déjà franchi le dernier seuil :
Il reste en Arcadie. Ecoutez… leurs deux cœurs…
